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Laurence Payrastre-Rapport du HCSP : “Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis »

Laurence Payrastre-Rapport du HCSP : “Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis »

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Crédit photo : Pexels

À la lumière du rapport publié le 12 juin 2024 par le Haut Conseil de la santé publique (HCSP), la question des polluants présents dans l’alimentation des nourrissons s’impose comme un véritable enjeu de santé publique. Nous avons rencontré Laurence Payrastre, directrice de recherche à l’INRAE et vice-présidente de la commission « Risques liés à l’environnement » du HCSP. Spécialiste de la toxicologie alimentaire et de la santé environnementale, elle a contribué à ce rapport en apportant son expertise sur les contaminants détectés dans le lait maternel. Pour elle, informer les familles est une nécessité, et outiller les décideurs, une responsabilité. Elle décrypte pour nous les principaux enseignements de ce document de référence. La présence de polluants dans le lait maternel ne risque-t-elle pas de décourager l’allaitement ?

La présence de polluants dans le lait maternel ne risque-t-elle pas de décourager l’allaitement ?

C’est vrai que la présence de contaminants dans le lait maternel peut inquiéter les femmes qui souhaitent allaiter. Mais il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis, il faut en parler ! D’ailleurs, des pays comme la Norvège, le Québec, les États-Unis ou la Suède communiquent largement sur les résultats des études. Cette transparence, loin de nuire à l’allaitement, s’accompagne de taux d’allaitement élevés. Parler des polluants n’est donc en rien incompatible avec la promotion de l’allaitement maternel. En France, nous disposons du site des 1000 premiers jours, et d’associations actives comme la FEES ou le WECF, mais il est nécessaire d’aller plus loin.

Peut-on agir sur ces expositions ?

Si la population est informée, elle va pouvoir prévenir ces expositions, et ça, c’était une notion importante que nous avons fait passer dans le rapport. Les recommandations que nous avons indiquées sont plutôt dédiées aux décideurs, par rapport au fait de réduire les sources d’exposition. On peut bien sûr y veiller au quotidien, on peut se prémunir de certaines expositions, mais ce sont surtout les sources d’exposition qui posent problème. Il faut quand même essayer de réduire cette quantité de contaminants que nous avons dans l’environnement d’une façon générale.

Quels enseignements tirez-vous de l’étude CONTALAIT ?

L’étude CONTALAIT, publiée en parallèle de notre rapport, montrait qu’il y avait 11 contaminants dans le lait maternel présents à des niveaux préoccupants. On a mis en perspective ses résultats avec des données internationales, et on a montré que les laits artificiels ne sont pas exempts de contaminants non plus. C’était important pour nous de comparer les laits maternels et les laits artificiels, et de constater que les laits artificiels ne sont pas exempts de contaminants. Donc, voilà, c’est peut-être pas la peine de choisir cette alternative-là.

Quels types de contaminants retrouve-t-on dans les différents laits ?

Les composés perfluorés sont plus élevés dans les laits maternels, mais ils sont aujourd’hui interdits en France. Et d’ailleurs, la concentration de polluants organiques persistants dans le lait maternel est, d’une façon générale, en diminution dans différents pays. Alors que, les laits artificiels, quant à eux, contiennent des métaux retrouvés en quantité plus importante ainsi que des contaminants néoformés lors de la fabrication, comme l’acrylamide ou les furanes. Et il faut aussi prendre en compte le fait que le lait en poudre est reconstitué avec de l’eau, elle-même potentiellement contaminée.
On y trouve aussi quelquefois certaines mycotoxines.


Le lait maternel est-il une matrice plus contaminée que d’autres ?

Le lait maternel contient des contaminants, comme d’autres fluides biologiques. Ce n’est pas une exception. Si on analyse vos urines ou vos cheveux, on va vous trouver aussi des contaminants. Effectivement, il contient des polluants, mais il faut savoir que la contribution de l’allaitement à l’exposition du nourrisson doit être mise en perspective au regard de plusieurs notions. Il faut replacer cela dans la fenêtre d’exposition des 1000 jours. Ce sont souvent des polluants persistants, qui s’accumulent dans l’organisme. Ils sont issus d’expositions antérieures, parfois bien avant la grossesse. Les polluants présents dans le lait maternel ne sont pas liés à l’alimentation de la mère au moment de l’allaitement. Les polluants non persistants sont vite éliminés dans l’organisme, Donc comment avoir une idée du niveau d’exposition des femmes, ce n’est pas très évident. Mais leur présence ubiquitaire dans l’environnement, elle, implique une vigilance accrue et une prévention.

La grossesse expose-t-elle aussi le fœtus à ces substances ?

Oui. La plupart des contaminants peuvent traverser la barrière placentaire. Le développement fœtal est une période critique : des expositions précoces peuvent entraîner des modifications épigénétiques durables, qui augmentent la vulnérabilité à certaines pathologies. C’est ce que résume le concept d’origine développementale de la santé et des maladies (DOHaD, ou OADS en français).

Les expositions professionnelles sont-elles suffisamment prises en compte en France ?

Non, il y a un manque de données scientifiques pour évaluer correctement le risque lié aux expositions professionnelles à des substances chimiques des femmes enceintes ou allaitantes. Il faut renforcer les dispositions du Code du travail, c’est d’ailleurs un point clé de nos recommandations, parce que ces expositions professionnelles peuvent se produire.

La prévention est-elle possible à l’échelle individuelle ?

Oui, par exemple en mangeant bio, en limitant les emballages plastiques, en évitant certains cosmétiques ou produits ménagers, en aérant son logement. Ce sont des gestes simples, mais qui peuvent avoir un effet. Et ça montre aussi qu’il faut soutenir l’agriculture biologique pour que cela reste accessible à tous. Donc c’est au niveau de la population générale qu’il faut se situer en termes d’exposition, et on connaît les sources d’exposition. Elles vont être l’alimentation, l’eau, l’air intérieur, l’air extérieur, les produits de consommation. Il faut savoir aussi que l’exposome, on va dire l’ensemble des contaminants auxquels on peut être exposé, va être variable en fonction du territoire, du comportement individuel, de la profession, de l’âge.


Que recommandez-vous pour mieux informer les parents ?

Il faut une information claire, indépendante, basée sur les données scientifiques actuelles, pour que les parents puissent faire un choix éclairé. Il faudrait aussi améliorer l’étiquetage des produits du quotidien. Aujourd’hui, il faut presque être scientifique pour comprendre ce qu’on consomme. La prévention est possible ! Elle doit passer par les décideurs et par l’application des normes, avec une interdiction pour certains contaminants préoccupants. Et elle doit passer aussi, ça c’est clair, par l’information de la population.

Propos recueillis par Angelique Siar pour Hot Milk Magazine